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Divas, passionarias, artistes : 3 expositions pour célébrer des pionnières

« Cette peinture est tellement réussie que vous n’imagineriez jamais qu’elle a été faite par une femme. » La phrase cingle, accrochée aux murs de Beaubourg, à Paris. L’homme, un peintre américain, qui l’a prononcée dans les années 1950, croyait faire un compliment. Ces mots passeraient aujourd’hui pour « une insulte sexiste », pointe Christine Macel, commissaire de la magnifique exposition « Elles font l’abstraction », au Centre Pompidou.

Ces années-là, le magazine Life publie une photo devenue historique des nouveaux héros de l’art américain, l’expressionnisme abstrait, de Rothko à Pollock, quatorze hommes en costume cravate et une seule femme, Hedda Sterne, qui dira plus tard : « Ils étaient tous exaspérés que je sois sur la photo car tous étaient assez machos pour craindre que la présence d’une femme ne fasse pas prendre la photo au sérieux. » L’expo de Beaubourg fait sortir de l’oubli ces femmes, en Amérique et ailleurs, qui ont elles aussi inventé l’abstraction. Dont Lee Krasner, une grande peintre que le milieu de l’art n’a longtemps considérée que comme l’épouse de Jackson Pollock, renvoyée à ses fourneaux, pas à ses pinceaux.

Des reines de cabaret aux figures de l’abstraction, le même combat

Autre continent, même machisme : à l’Institut du monde arabe, dans les superbes salles de l’exposition « Divas, d’Oum Kalthoum à Dalida », où résonnent les voix de ces immenses chanteuses, on est saisi par la destinée étouffée de Warda (1939-2012), qui a vendu plusieurs dizaines de millions d’albums et a interprété plus de 300 chansons.

Star du monde arabe, la diva Warda connut une destinée étouffée, contrainte au silence pendant dix ans par son mari, avant de retrouver le chemin de la scène en 1972.  Discothe'que Radio France

Reine des cabarets à Paris, à Beyrouth, au Caire, elle épouse en 1963 en Algérie un héros de l’Indépendance, Djamel Kesri, qui lui interdit « catégoriquement » de chanter. Sois belle et tais-toi… Le caprice, c’est lui qui le fait. La diva se tait pendant dix ans. Le retour sur scène de cette star du monde arabe, en 1972, à l’initiative pourtant du président Boumediene, pour célébrer le 10e anniversaire de l’Indépendance algérienne, la conduit au divorce.

Autres temps, mêmes luttes dans l’exposition « Peintres femmes, 1780-1830, naissance d’un combat » , au musée du Luxembourg. Rosalie Filleul de Besnes (1752-1794), qui signe un remarquable autoportrait, doit abandonner la peinture après son mariage. Dessiner des fleurs pour la décoration, passe encore, mais se peindre soi-même, vous n’y pensez pas.

Le musée du Luxembourg rend hommage aux femmes qui, entre 1780 et 1830, durent se battre pour accéder à la formation et se faire une place parmi les artistes de l’époque.  Rmn-Grand Palais/Photo Didier

Comme Marie-Adélaïde Durieux, qui se peint au naturel, crayon en main et carton à dessin sous le bras, mieux à faire que de s’apprêter. Le cartel qui la présente est poignant de laconisme : « Active entre 1793 et 1798 » . C’est tout ce que l’on sait d’elle, pas même la date de sa naissance ni de sa mort. « La Révolution n’est pas favorable à l’émancipation des femmes par la peinture. Marie-Adélaïde Durieux cherche dans l’art une forme d’accomplissement personnel et de reconnaissance sociale que leur refusait le législateur », écrit Jean Hubac sur le site « Histoire par l’image ».

Machisme et misogynie

Du XVIIIe au XXe siècle, de l’Orient à l’Occident, mêmes blocages. « Les femmes n’ont longtemps pas eu accès aux écoles d’art. Cette exposition sur l’abstraction, c’est une porte ouverte », remarque Christine Macel. Grande ouverte même, puisque le Centre Pompidou présente dans 42 salles cocons de son musée un très grand nombre de toiles magistrales signées de quelques grands noms, comme Joan Mitchell, mais surtout de dizaines d’inconnues. Comme un chef-d’œuvre de la Coréenne Wook-Kyung Choi, disparue en 1985, qui a signé l’un de ses autres tableaux « La Femme cachée », tout un symbole. « Elle n’est pas invisibilisée comme beaucoup d’autres. Elle est connue en Corée, mais a dû se battre contre une société très misogyne », précise la conservatrice de Beaubourg.

Si l’exposition du Centre Pompidou présente de magistrales toiles signées de quelques grands noms de l’abstraction, comme Joan Mitchell (photo), elle met aussi à l’honneur de nombreuses inconnues. The LIFE Picture Collection/Getty Images/Loomis Dean

Ces trois expositions montrent à quel point ces dames n’ont pas pu compter sur les hommes. Aide-toi… En Égypte, les divas ont pris le relais de leurs aînées des années 1920-1930 : une Union féministe est créée, le bouillonnement culturel contre le colonialisme britannique pousse des femmes à se lancer comme réalisatrices et productrices dans le cinéma, avec beaucoup de parties chantées. « Les divas sont des interprètes de génie, et des femmes d’avant-garde qui ont su dépasser les carcans et les obstacles des sociétés patriarcales », expliquent Hanna Boghanim et Élodie Bouffard, les commissaires de l’exposition de l’Institut du monde arabe. Derrière les divas, tant de combats.

« Peintres femmes 1780-1830 », au musée du Luxembourg, jusqu’au 4 juillet.

« Elles font l’abstraction », au Centre Pompidou, jusqu’au 23 août.

« Divas », à l’Institut du monde arabe, jusqu’au 26 septembre.