Notre série sur l’affaire Marie-Hélène Audoye
- La disparue de la Côte d’Azur
- Le fiancé et les fausses pistes
- L’impasse du réseau de prostitution
- L’amante jalouse, dernière cible de l’enquête
Du sable. Des transats. La Méditerranée. Ce n’est pas encore l’été sur la Côte d’Azur mais, en ce week-end de Pentecôte 1991, la carte postale est déjà belle. Sur la Croisette à Cannes, le festival bat son plein. Les stars défilent : françaises, comme Emmanuelle Béart pour « La Belle Noiseuse » de Jacques Rivette ou Jacques Dutronc en smoking venu présenter le « Van Gogh » de Maurice Pialat, américaines comme Robert De Niro mais surtout Madonna, qui enflamme les marches du Palais des festivals pour la projection de « In Bed with Madonna ».
À l’écart de cette agitation, sur une plage privée de Juan-les-Pins (Alpes-Maritimes), Marie-Hélène Audoye profite du soleil. Elle a 22 ans. La Côte d’Azur, elle y est née, elle y a grandi. Elle y a ses habitudes. Allongée sur le sable ou étendue sur un ponton, la jolie jeune femme aux cheveux longs bruns et aux yeux verts perçants attire souvent les regards.
Marie-Hélène a des amis avec lesquels elle aime faire la fête à l’Opéra, une boîte de nuit cannoise, ou dans d’autres établissements. La Côte d’Azur n’en manque pas. Elle devrait être heureuse et insouciante. D’autant qu’elle est amoureuse. Il s’appelle Steven, il a 23 ans. Un flirt de lycée devenu une histoire sérieuse. Sérieuse mais compliquée.
Un triangle amoureux
Et, ce samedi 18 mai 1991, sur la plage de Juan-les-Pins, Marie-Hélène se pose des questions. Sa relation avec Steven est plus agitée que la mer qui vient mourir presque en silence sur le sable. Elle sait ses infidélités. La dernière en date se prénomme Gunilla. Elle est aussi blonde que Marie-Hélène est brune. Gunilla est suédoise, mannequin et vit avec un joueur professionnel de tennis français. Un peu actrice aussi, même si son rôle phare, elle l’a joué dans une publicité pour des biscottes.
Gunilla est venue sur la côte pour le festival et peut-être aussi un peu pour retrouver Steven, son amant. Ils ont passé une nuit ensemble. Marie-Hélène le sait. Le lendemain, elle s’est même retrouvée en discothèque avec son petit ami et la jeune Suédoise.
Un triangle amoureux qui tend les relations entre Marie-Hélène et Steven. Et qui fait vaciller leur couple. Elle cherche « du sérieux », il papillonne. Ils vivent ensemble depuis quelques semaines dans un appartement de Cagnes-sur-Mer, dans la résidence du Lido, dont il partage le loyer. Ce quatre-pièces du boulevard de la Plage est un peu trop grand et trop luxueux pour eux. Marie-Hélène débute dans son métier de représentante en produits pharmaceutiques, où elle suit les traces de son père, et Steven est commercial dans une agence immobilière.
Séparations et réconciliations
Les fins de mois sont difficiles, et le jeune homme vit très au-dessus de ses moyens. Depuis toujours. Restaurants, boîtes de nuit, achat d’une BMW, le « bling-bling » n’est pas encore une expression à la mode mais il en est un pionnier. Lui qui a grandi au milieu d’une jeunesse argentée à défaut d’être parfaitement dorée finance ses dépenses grâce à la générosité d’Évelyne, une femme qui a treize ans de plus que lui et dont il a été l’employé dans une agence immobilière. Steven, c’est un peu le gigolo d’Évelyne. Lui profite de ses largesses et elle de sa jeunesse et de son charme. Une autre carte « maîtresse » dans son jeu de séduction.
Gunilla, Évelyne… Pourtant Marie-Hélène aime toujours Steven. Ils sont comme deux aimants. Des pôles opposés qui s’attirent. Ils se sont connus lycéens, se sont séparés puis retrouvés à Londres en 1989 quand la jeune femme était partie parfaire son anglais et avait déniché un job chez Harrods, le grand magasin londonien. Le couple a vécu ensemble outre-Manche. Nouvelle séparation, puis encore une réconciliation à leur retour sur la Côte, jusqu’à cette installation à Cagnes-sur-Mer.
Le 20 mai 1991, le lundi de Pentecôte, Steven et Marie-Hélène vont, sans le savoir, passer leur dernière soirée et leur dernière nuit ensemble. Le lendemain matin, la jeune représentante a prévu de partir en tournée commerciale pour plusieurs jours : à Monaco, d’abord, puis dans les Hautes-Alpes, à Gap et à Briançon. Elle n’est pas très sereine à l’idée de laisser son compagnon à Cagnes avec Gunilla dans les parages, mais ce « break » est peut-être aussi bénéfique finalement. La distance permet souvent de réfléchir.
« Je repasserai la semaine prochaine. Bisous. Marie-Hélène »
Mardi 21 mai. À 8h46, Marie-Hélène fait le plein d’essence de sa R5 commerciale dans une station-service proche de chez elle. Elle ne prend pas tout de suite la direction de Monaco et fait demi-tour, puisque à 9h52, elle téléphone depuis le fixe de son appartement à une de ses amies. Steven n’est plus dans l’appartement. Il s’est rendu à son travail dans une agence immobilière de Nice où son patron affirme l’avoir vu aux alentours de 8h30 pour la réunion hebdomadaire des commerciaux à laquelle il est arrivé en retard, presque comme toujours, comme le relève son employeur.
Vers 11 heures, Marie-Hélène est en principauté de Monaco. Deux témoins, un pharmacien et une de ses employées, échangent avec elle. Elle est venue à la fois pour présenter des produits et récupérer le règlement d’une précédente commande. Mais son « enveloppe » n’est pas prête et le pharmacien demande à Marie-Hélène de repasser plus tard. En attendant, elle rend visite à un autre client sur le Rocher, avant de revenir dans la première pharmacie. Son enveloppe n’étant toujours pas prête, elle décide de partir et laisse un mot sur un bout de papier déposé sur le bureau du pharmacien : « Je repasserai la semaine prochaine. Bisous. Marie-Hélène ».
À ce moment-là, Marie-Hélène est censée prendre la route de Briançon. En 1991, nulle caméra de vidéosurveillance dans les rues monégasques qui en sont aujourd’hui truffées, nul téléphone portable pour pouvoir ensuite « borner » la jeune fille et ses déplacements. Le ciel est bleu ce jour-là et pourtant c’est comme si un épais brouillard venait de tomber sur Marie-Hélène et sa voiture.
Des parents inquiets
Les heures passent. Sans inquiétude d’abord pour ses proches, puisque la jeune représentante est en tournée. L’époque n’est pas aux envois compulsifs de SMS ou aux réseaux sociaux… Mais le mercredi soir, c’est-à-dire un peu plus de vingt-quatre heures plus tard, Steven reçoit un message sur le répondeur de l’appartement. C’est le patron de Marie-Hélène qui s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles d’elle. Steven décide de contacter les parents de sa fiancée. Mais dans l’appartement familial d’Antibes, ni sa mère ni son père n’ont reçu d’appel. Très vite, Annie, la maman, lance ses filets. Elle passe plusieurs coups de fil dans les hôtels où Marie-Hélène aurait pu passer la nuit dans les Hautes-Alpes. Mais personne n’a vu sa fille. Silence total.
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Les heures passent, les jours aussi. La semaine va s’achever et Marie-Hélène ne rentre pas de sa tournée. Son père puis sa mère se rendent alors dans les commissariats d’Antibes et de Cagnes-sur-Mer. Leur fille est majeure. Comme souvent en pareil cas, les policiers prennent le signalement, remplissent une fiche de recherche « dans l’intérêt de la famille », mais ne lancent pas de véritable enquête. Un simple « télex », comme on dit à l’époque : « Il y a lieu de rechercher Marie-Hélène Audoye, 22 ans, cheveux bruns longs et raides, mesurant 1,67 m et pesant 55 kg… » Il en est ainsi des disparitions de personnes majeures.
Faute d’éléments inquiétants comme la découverte de sa voiture ou d’éventuelles traces de sang, l’hypothèse d’une disparition volontaire ou d’une fugue amoureuse est privilégiée. Mais pour ses proches, rien ne colle. Marie-Hélène traverse, certes, une période difficile dans son couple, mais elle n’est pas secrète. Pas du genre à s’isoler. Plutôt une fille qui raconte ses déboires sentimentaux à ses copines en se moquant parfois d’elle-même. Qu’elle ne donne aucun signe de vie ni à ses parents ni à ses amis ne lui ressemble pas du tout.
Un accident de voiture ?
Comme la police ne cherche pas vraiment, Annie et Jacques, les parents de Marie-Hélène, décident de passer à l’action. L’inquiétude lancinante des premiers jours a laissé la place à une forme d’effroi. Et si Marie-Hélène avait eu un accident de voiture ? La route Napoléon qu’elle était censée emprunter est sinueuse, dangereuse par endroits. Alors ils se lancent dans une vaste opération de recherche. Des portraits de Marie-Hélène sont imprimés et distribués dans la région, la presse locale est sensibilisée.
Annie et Jacques procèdent avec des amis à un quadrillage de la zone : au sol, on refait l’itinéraire en voiture. Chaque virage est scruté : traces de freinage, rambardes abîmées, des kilomètres sont ainsi expertisés. Jacques, le père, est un montagnard. Il descend en rappel au fond de profonds ravins. Dans le ciel aussi, les parents de Marie-Hélène déploient les grands moyens en louant trois hélicoptères destinés à survoler ces centaines d’hectares sauvages et accidentés de l’arrière-pays niçois qui bordent la route Napoléon. Mais rien ne permet de retrouver la trace de la R5 blanche et de leur fille. À Nice, ils passent en revue tous les parkings extérieurs et souterrains, toujours pour traquer la R5 blanche. Rien. La piste de la disparition volontaire se rétrécit et celle de l’accident devient aussi de moins en moins crédible.
Le 3 juin 1991, deux semaines après la dernière trace de vie de Marie-Hélène, le parquet de Grasse doit se rendre à l’évidence. La disparition de la jeune femme est « inquiétante ». Ses comptes bancaires n’ont pas bougé. Une enquête préliminaire est ouverte. La police judiciaire de Nice est saisie.
