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«J’ai été pris de dégoût» : 18 mois de prison dont 4 ferme pour avoir giflé Emmanuel Macron

Damien T. a surgi dans le box comme s’il sortait tout droit des écrans. Même T-shirt couleur olive, même chevelure épaisse tombant sur les épaules. Son image tourne depuis 48 heures, au ralenti, sur les smartphones et les télévisions. Il est le « gifleur » du président de la République. Celui qui, en réponse à la main tendue d’un Emmanuel Macron tout sourire, a saisi le bras et asséné un sonore soufflet au locataire de l’Élysée, mardi 8 juin, en marge d’une visite présidentielle au lycée hôtelier de Tain-l’Hermitage (Drôme).

Après 45 minutes de délibération, le tribunal correctionnel de Valence l’a condamné ce jeudi à quatre mois de prison ferme, et 14 mois avec sursis. Il a été écroué. « C’est tout ? C’est pas beaucoup », s’étonnait-on ce jeudi aux terrasses voisines du palais de justice. C’est plus, pourtant, que les six mois avec sursis dont avait écopé Nolan Lapie, qui avait giflé l’ancien Premier ministre, Manuel Valls, en janvier 2017.

VIDÉO. Emmanuel Macron giflé dans la Drôme, deux personnes interpellées

Ce perturbateur, proche de l’extrême droite, il en a justement été question avant l’agression. « On va faire une Nolan », disent en riant Damien et ses copains, Arthur et Loïc, dans la voiture où ils attendent le convoi présidentiel, mardi 8 juin. Depuis le week-end, ils réfléchissent au moyen de marquer ce déplacement, qui passe si près – Tain est à un quart d’heure de Saint-Vallier, leur ville. Damien songe à balancer un œuf, ou une tarte. Les trois amis emportent des Gilets jaunes, mais les laissent dans le coffre de peur de se faire évacuer par les gendarmes. L’idée du drapeau français est aussi abandonnée, pour la même raison. Pourquoi n’avoir pas simplement parlé, exprimé ses revendications, l’interroge le tribunal ? Le prévenu juge que des paroles auraient eu « moins d’impact ».

Finalement, Damien s’approche des barrières, mains dans les poches. Un petit groupe de manifestants à banderoles et gilets fluo a été évacué. Il est meurtri de cette exclusion, explique-t-il. Et il n’aime pas le président : « Je pense qu’Emmanuel Macron représente très bien la déchéance de notre pays », raconte-t-il, voix calme à l’extrême. Il n’a jamais eu affaire à la justice, mais le décorum, les journalistes et le public, en rangs serrés sur les huit bancs de la grande salle d’audience, ne l’impressionnent pas. « Vous pouvez parler dans le micro ? » demandera-t-il plus tard au procureur.

Emmanuel Macron court vers un bain de foule impromptu avant de repartir en voiture. Damien T. raconte avoir été « surpris ». « Il s’est dirigé vers moi avec un regard tout à fait sympathique et menteur, pour faire de moi un potentiel électeur, j’ai été pris de dégoût. » Il pense que le président l’a ciblé parce qu’il est « jeune ».

«Je ne l’ai pas vu sur les ronds-points»

« Jeune », le mot revient à Saint-Valliers, quand les habitants évoquent Damien et ses amis, férus comme lui d’arts martiaux et de mondes parallèles – ceux des jeux de rôles, des jeux vidéo, du fantastique médiéval. Il consacre à ces passions le plus clair de son temps. Dyslexique, diagnostiqué « haut potentiel intellectuel » dans son enfance, il n’a pas vraiment fait d’études, ni embrassé un métier, après son bac S obtenu en deux ans. Sans emploi, allocataire du RSA, il vit depuis deux ans avec sa petite amie dans une maison de ville achetée avec l’héritage de son père, décédé brutalement d’un AVC. Sa mère, professeure de danse, à la retraite depuis un an, demeure à proximité.



« Il a toujours été un peu bizarre, pas méchant mais un peu à l’écart », relève Yohan, un autre « jeune » du bourg. « Ce n’est pas à ma connaissance quelqu’un de très politisé, je ne l’ai pas vu sur les ronds points au plus fort du mouvement des Gilets jaunes, et il n’a jamais voulu débattre avec moi de politique par exemple. Il demandait simplement des autorisations pour organiser des événements avec ses associations », raconte au Parisien, le maire de Saint-Vallier (PS), Pierre Jouvet, rencontré sur le marché ce jeudi matin. L’élu aimerait que l’affaire reste celle « de gamins paumés qui ont juste fait n’importe quoi ». Ses administrés aussi, qui se désolent d’une « connerie » de (grands) gamins.

«Sentiment d’injustice»

Mais dans son box, deux heures plus tard, Damien T. persiste et signe. Il se revendique « gilet jaune » et « patriote », sans qu’on comprenne bien quelles idées précises recouvrent ces deux termes dans son esprit. « Montjoie Saint-Denis », son incongru cri de guerre, serait pour lui « un slogan patriote », « le cri de ralliement des chevaliers français ». Des regrets ? « Je regrette la puissance du geste plus que le geste lui-même. » Et de poursuivre : « Un sentiment d’injustice m’a parcouru. (…) Je pense que beaucoup de monde ressent cette injustice. Je me suis senti un peu investi. » Qui vous a adoubé ? » questionne le tribunal. Le fan de combats de cape et d’épée esquive.

S’il se revendique porte-parole d’une cause qui ne lui avait rien demandé, Damien T. juge peu probable qu’il serve un jour de modèle à d’autres. « Je ne pense pas que ce geste pourrait en inspirer d’autres car il est suffisamment extrême », répond-il. Pourtant, dans le tribunal même, un mystérieux candidat aux élections départementales venu d’Annecy a tenté de s’offrir une tribune en se portant partie civile, s’efforçant de justifier « le geste désespéré d’une population qui souffre ». « Attendez, recadre la présidente, vous êtes victime de monsieur, ou vous êtes son avocat ? » « Je vous laisse dans le doute » , répond-il. Sa constitution de partie civile a été rejetée. À l’énoncé du jugement, Damien T. n’a rien laissé paraître. Le gifleur masqué a quitté la salle d’audience menotté, dans un silence de cathédrale.