À l’heure où les coureurs du Tour de France ont l’esprit tourné vers le départ qui sera donné samedi à Brest (Finistère), eux sont déjà en train de boucler la boucle depuis leur lit d’hôpital. À la clinique Saint-Germain (Yvelines), voilà maintenant trois semaines que les patients qui fréquentent le service d’hémodialyse pédalent à chaque séance en se faisant la course.
Lancée par le docteur Julie Attias, l’idée de cette « compétition » présente un double objectif. Le premier est d’ordre physique : il s’agit de faire gagner en musculature des patients à l’activité limitée, de par leur âge et leurs pathologies. L’autre est « d’alléger l’ambiance » au sein de l’unité, où les soins prodigués sont longs et surtout éprouvants.
Au total, 84 patients se relaient ici au fil de la semaine : 64 en « centre lourd » avec trois séances de 4 heures par semaine en journée, et 16 en « centre léger du soir », essentiellement des personnes « qui viennent après leur travail ». Les maladies dont ils souffrent sont diverses, mais toutes affectent leurs reins, ce qui nécessite cet indispensable traitement physiologique permettant de nettoyer leur sang.
Pédaler pour le physique et le moral
« Il y a des problèmes congénitaux, des maladies auto immunes, des cancers, mais la principale cause, c’est le diabète et l’hypertension », explique la néphrologue qui reconnaît avoir serré les dents durant la crise du Covid, compte tenu de la vulnérabilité de ses patients. Des malades qu’elle a vu s’affaiblir à vue d’œil durant ces périodes de confinement en raison d’une sédentarité très fortement accentuée, certains n’ayant « absolument pas bougé de chez eux », hormis pour les séances de dialyse.
D’où cette idée de les remettre en selle. Ou plutôt de les faire pédaler depuis leur lit durant leurs soins. « On a tout de suite vu leur état physique et leurs bilans nutritionnels s’améliorer », se félicite Julie Attias, qui en tant que « passionnée de vélo », a proposé de mettre un peu de piment dans l’activité en organisant un tour de France par équipes en suivant le tracé de l’édition 2021.
Un algorithme permet, selon le niveau de difficulté du pédalier, de convertir l’effort en kilomètres, chacun ayant un objectif à atteindre. Le cas échéant, c’est aux soignants de compléter en mouillant la blouse. « Certains patients ont eu du mal à s’y mettre au départ et sont aujourd’hui nos meilleurs coureurs, s’amuse le médecin. Chez d’autres, on a vu se dévoiler l’esprit de compétition. Aujourd’hui, ils sont à fond. Ils viennent là pour pédaler ! »
Sylvie, 58 ans, a besoin de « se défouler »
À l’entrée du service, une carte de l’Hexagone rappelle les différentes étapes à couvrir avant les Champs-Élysées. Dans la vaste salle du 4e étage, ils sont une bonne quinzaine de « coureurs » alités, à faire tourner les jambes en imaginant le paysage défiler. L’effort de ce peloton atypique porte en moyenne sur une heure.
Face à son écran d’ordinateur, Sylvie est la seule à pédaler assise aux côtés de son éternel doudou. Cette femme de 58 ans qui travaille en indépendant dans le conseil en entreprise souffre de polykystose. « Si je ne viens pas pendant une semaine, je suis morte », explique froidement cette patiente en guerre contre « les obligations horaires » qu’impose son traitement.
En avalant les kilomètres lors de ses séances de dialyse, elle dit surtout « se défouler ». « Le plus dur, c’est de ne pas boire », lâche-t-elle. « Restriction hydrique » durant les soins oblige. « Quand il fait chaud comme en ce moment, c’est compliqué », souligne Julie Attias.
« Une deuxième jeunesse » pour Jean, le doyen
Deux lits plus loin, Jean, l’un des doyens de la séance, pédale avec fluidité. Le casque audio sur les oreilles, l’homme de 83 ans écoute Radio Classique, comme souvent. « Le vélo, je trouve ça génial, ça fait passer le temps », explique-t-il. Jean dit avoir « les reins bousillés », et « des problèmes cardiaques ».
Mais quand il pédale avec une symphonie en fond, l’homme prend un sacré plaisir. La semaine dernière, l’octogénaire aux 26 petits-enfants a bouclé pas moins de 25 km. « J’ai même l’impression de retrouver une deuxième jeunesse », sourit-il.
Pour avoir refusé greffe, Jean se dit « condamné à vie aux trois séances hebdomadaires ». Et peut-être condamné à pédaler. Car au vu de sa réussite déjà actée sur le plan médical, ce tour de France en dialyse devrait avoir rapidement des petits frères. Le docteur Attias a déjà les yeux sur le calendrier des grandes classiques de l’automne.
